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    I.

     

    1980, Règne des RonronneMents de Brejnev : L’Université d’État de Chisinau (Moldova orientale) nous délivre nos Diplômes d’Études Supérieures Spécialisées. Nous sommes « la première promotion » jetée dans la Marre et nous n’avions aucune idée des Iles Solovki, du GULAG, nous faisons mine d'ignorer la Censure... Après cinq années d’études universitaires, nous sommes des « Rédacteurs littéraires », fabriqués par l’URSS. Quelle histoire allons-nous pouvoir-vouloir rédiger dans les pages des « organes » de presse du Parti Communiste sautant comme cela diplômés (déplumés) encore en plein délire triomphaliste du régime soviétique ? Nous étions nus et nos Diplômes d’études littéraires politisées à des doses empoisonnantes n’étaient que des pierres qui nous serraient le cou et nous attiraient au fond de l'Histoire…

    Quarante ans plus tard, tout aussi dénudée, lorsque mes anciens collègues de la Promotion 1980 me demandent, comme si de rien n'était, un texte pour un Album ( ?), j’essaie de donner corps à ce qui ne peut se dire lorsqu’on est noyé dans la boue idéologique. Ce texte ne verra pas le jour dans le contexte prévu. Encore raid(e) dans mon rapport à la mémoire, je le publie ici en roumain, c'est sa version originale :

     

     

     

    Cu intarziere de patru decenii îmi dau seama că în anii de studenție eram pe cât de curioasă pentru literatura pe care o citeam, pe atât de oarba in ceea ce priveste sistemul totalitar, colonialist în care existam. Recunosc cu tulburare că a trebuit să trăiesc 20 de ani în Franța pentru a mă deștepta un pic în materie de libertate de spirit. Mi-i rușine si acum că nu am protestat împotriva suprimarii cursului nostru de limba latină la universitate. Ma trec fiorii să revad lista de materii cu care am fost indoctrinați : cum nu ne-am iesit din minți ?! 

    In anii aceea tineri, imi admiram prietenele dragi si colegele de studenție, mă simțeam intimidată de tăcerile lui Val Butnaru, eram pierdută în fața tiradelor misterioase ale lui Virgil Bohanțov, disparut din păcate…

    Cursul de literatură universală al tânărului profesor Sergiu Pavlicencu, tot ceea ce ne-a transmis cu vocea și privirea sa seducătoare, și până acum ma poartă-n lume, îi rămân profund recunoscătoare.

    Ii datorez mult, chiar imens, frumoasei si sclipitoarei Doamne Valentina Hristov-Bradu, regretata mea profesoară de franceză. Înainte de a o întâlni, limba rusă nu prea lăsa aer francezei mele învățate cu sârg la scoala, și doar numai cu această iubită profesoară, limba franceza a inceput să respire, să trăiasca. Nu în zădar, visul meu de copil de-a deveni scriitoare se realizează începând cu 2016 anume în limba franceză, limba prin care la zece ani am avut acces la alfabetul latin de care ne era dor fara sa stim că e si al nostru, al instrainatei noastre limbi române 

     

     

    Comment ce texte peut-il se traduire en français? 

     

    Une phrase ou deux peut-être:

    J'ai encore honte de ne pas avoir protesté contre la suppression de notre cours de latin à l'Université (on l'a remplacé par l'histoire de la presse bolchevique, cours tenu en russe par un personnage débarqué express de Moscou! )

    J'ai des frissons à revoir la liste de matières d'études dont nous avons été endoctrinés: comment se fait-il que nous n'avions pas perdue la raison, que nous ne sommes pas fous? 

     

     

    étions-nous des vivants?

     

     

    Le Silence était de mort.

     

     

    Personne ne parlait de "L'archipel de Goulag"  publié par Soljenitsyne à Paris en 1973 ... époque à laquelle en Moldova orientale, sertie dans l'URSS, notre génération entrait dans la vie pour se boucher les oreilles et pour se taire...

     

     

     

     


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    Comment "NE PAS" ...avec Anne-Marie Jeanjean

     

    Sans brise-lames

     

    Ne pas...(Oublier)

     

     

    Ici, un oreiller de pierre pour la tête trop lourde

    un murmure lointain de vague et de vent pour le

    coeur trop mort

    avec juste un peu de sable pour les membres brisés

    avec juste quelques cailloux pour les cacher

     

    Là-bas, y aura-t-il assez de tourbières pour enfouir

    les pleurs des enfants de la guerre - à peine hors du

    ventre dans le froid de la haine vorace

     

    y aura-t-il assez de

    graviers pour

     

    la bouche des « folles »

     

    (p. 89)

     

    Ne pas... (Désespérer)

     

    AILLEURS ?

    S’il reste un peu d’humus

    juste un peu

    d’humus et d’eau

    pour que cette espèce

    maudite – mais qui a tout en main

    accède un jour à elle-même

     

     

    ...qu’il n’y ait plus de graviers

     

    pour la bouche des « folles ».

     

    (p. 105)

     

    Anne-Marie Jeanjean, Sans brise-lames, L'Harmattan, 2019, Poésie, Collection Levée d'ancre.

    Extraits de la deuxième partie du livre, intitulée "Ne pas" .

     

     

     

    Sans brise-lames

     

     

     

     


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    Un bout d'os       ...avec James Sacré

     

     

    Petits masques voyageurs sans le vouloir

    Partis peut-être d'un même pays

    Les voilà qui se rencontrent (ou se retrouvent?)

    Plus perdus que jamais

    Sur la couleur sombre d'une table en bois

    Rue de Mourèze à Montpellier, Montpellier en

    France

    Pas la capitale du Vermont, ni d'autres

    Montpellier

    Qu'il y a peut-être ailleurs; les mots voyagent.

     

    Les mots voyagent, 

    Transportent quoi d'un endroit l'autre, sinon

    Le silence (amical ou ricaneur)

    De tous les masques du monde?

    (p.48)

    *

     

    Sur la même table en bois, venue de la Nouvelle

    Angleterre

    Ce brouillon de poème dont on peut se demander

    S'il est un masque abandonné. 

    (p. 49)

    *

    ...

    Y-a-il un visage

    Sous le masque du poème?

    Ou si le poème est là

    Sans rien qui parle derrière?

    Un visage qui s'est défait,

    Masque mort

    Dans un désir oublié?

    (p. 50)

    *

    Peu à peu un masque d'os et de rictus

    S'installe à fleur de notre peau, bientôt

    T'auras ton visage comme un cul sans forme

    Carnaval pas drôle qui met tout à l'envers

    Toujours, auras-tu

    L'énergie d'en rire? Et si même sous terre

    Un bout d'os

    T'affirmera vivant?

    (p. 65)

    *

    L'éclat d'une pierre noire avec des trainées fauves

    Sa forme un peu longue, épaisse

    Remplit bien la main, et bon poids.

    Je l'ai ramassée pas loin d'un lieu familier

    Traversant la route pour arriver

    Aux verdures quelque peu fatiguées

    D'un triangle de jardin public. 

    La pierre est sans doute marocaine

    Mais comment venue là en ce lieu perdu du Gharb?

    Et comment si soudainement

    Pesante de solitude et de silence

    Quand maintenant tu la regardes

    En ta maison de Montpellier?

    (p. 126- 127)

     

    James Sacré, Figures de silences, Tarabuste Editeur, 2018.   

     

    Masque mort dans un désir oublié

        

     

     

     

     

     


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    Agencement du désert ... avec Carole Mesrobian

     

     

    Le tissu d'émeraude de feuilles qui balaient

    la lumière salvatrice ouvre un espace oublié.

    C'est de là qu'est venu écrire, dans la pulpe

    végétale de l'enfance. Là autrefois il y avait

    un homme grand comme un arbre. Il souriait

    avec ses yeux. J'ai été sauvée là. J'ai imaginé là

    dans la puissance incantatoire de la nature.

    C'est Breughel et Naples réunis, c'est L'Homme

    blessé à Paris, la Pietà sous le drapé

    qui offre au Christ la soie des larmes.

     

    L'Homme de l'enfance ne parlait pas...

    (p. 16)

     

     

    ...j'étais le vent augural et la tornade des déserts, 

    je crois. J'ai su qu'on peut être la multitude et l'unique,

    le tremblement et le funambule, la montagne 

    comme le roc.

    Peu m'importait les briques édifiées autour du corps,

    j'habitais un château magistral et cosmique que rien

    ne peut anéantir parce qu'il est le néant qui déborde 

    de lui-même.

    (p. 35)

     

     

    J'écris, j'ai écris

     

    Je suis une femme ailleurs

    là où n'existent plus les femmes

    ni les hommes

    Tout juste des paillettes

    ce qui pétille

    ce qui crépite

    hors tout feu 

    (p. 117)

     

     

    Carole Mesrobian, Agencement du désert , z4 éditions, 2020, Illustration de couverture: Davide Napoli. 

    Le livre est paru avec une préface de Tristan Felix dans la belle collection "La diagonale de l'écrivain", dirigée chez z4 éditions par l'écrivain Philippe Thireau.

     

     

     

     


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    Didier AYRES , dans la revue "Le capital des mots",

    me fait l'honneur et le plaisir  de se pencher

    en toute subtilité sur Le Pli des leurres 

    et de saisir "l'oscillation entre plusieurs identités"

    d'Oète ou Odette, qui, elle, est bien la narratrice à voix multiples

    de mon livre de fiction, paru chez z4 éditions :

     

    Didier AYRES lit "Le Pli des leurres" 

     

     

     


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  • weg

       

     

     

    /weg ne peut pas pousser les mots du dedans vers le dehors/    ...avec Michaël Glück

     

     

    Je dis weg pour voir ce nom par lequel il s'est désigné à moi; weg pour voir ou pour me voir, dans ses yeux me voir, quand je prononce son nom. Si je veux me voir dans ses yeux il faut que je tienne sa tête entre mes mains, son visage face au mien. Je fais cela quand je soigne sa tempe.

     

    Parfois je vais sous la table avec lui, malgré la puanteur, fétidité excrémentielle. J'essaie de me convaincre, que je m'habitue à la puanteur. à même le sol, j'étale devant lui son cahier: lignes de w, lignes de e, lignes de g, lignes de weg. Je tourne la page, autres lignes de e, lignes de v, lignes de a, lignes de weg, lignes d'éva. Il ne réagit pas. Il ne réagit plus. L'autre nuit, pourtant, je me suis allongée contre lui, je l'ai pris dans mes bras, il s'est laissé faire, sans un geste pour me repousser. Je l'ai entendu pleurer dans son sommeil. Weg, l'homme, a pleuré dans mes bras, pas l'homme-chien, pas le chien, l'homme. L'homme a pleuré dans mes bras. J'ai compris alors qu'il ne mourrait pas. 

    (p. 69)

     

     

    Virgules sont brin d'herbe vers le ciel de la phrase et points ponctions du souffle, haltes ouvertes au vent qui l'emporte, jamais fermé le point, jamais, pas de point final qui viendrait achever, parachever, parfaire et abolir le grain des mots semés, suspension plutôt car deux points suivent la fausse clôture d'un seul, deux points toujours suivent, sont offrande et vacuité pour la parole qui vient, dire encore autrement que  point est virgule ramassée sur elle-même ou bien oeuf qui la couve, que point est repos de la tête, petite pose, sur la jambe qu'est la virgule et que phrase avance, avance, marche dans le ciel à ras de terre, marche et dire dire phrase est homme qui marche à la lisière, entre ciel et terre marche, une virgule, une autre, un pas plus un pas marche, avance, trace un chemin vers la montagne au loin qui s'évanouit comme un appel intermittent, appel si proche qui s'éloigne pour revenir. Et (bien sûr et, petite copule qui vient conjoindre - malgré la majuscule initiale qui laisserait entendre la venue d'une phrase nouvelle - l'empreinte laissée autant  que l'empreinte à venir) homme marche encore marche, avance, va d'un pas lent, hale le vieux corps vers les lointains qui se dérobent, ne se retourne pas, laisse place derrière lui à l'étreinte des nuits, terre oui, lourde oui, sous les semelles, terre bientôt ensemencée, floraisons oui, pense-t-il, qui qui finiront bien par porter des fruits vers des mains lasses de tuer.

    (p. 365)

     

    Michaël Glück, ciel déchiré, après la pluie, L'amourier, 2019, 372 pages.

     

     

     

    ciel déchiré, après la pluie

     

     

     


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