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    ...rochers crucifiés ... avec Stéphane Barsacq

     

    Ce choc l'autre soir, en écoutant de la musique pour la première fois depuis si longtemps : corps déchiré, dilaté, flottant, cette tension de tout l'être, ramassé dans chaque nerf. Les sens en éveil. Un à un, remis. Voilà, ce corps m'appartenait enfin, ne m'appartenait plus. Quelque chose m'avait saisi et dépassé dans la joie: je ne m'appartenais plus autrement qu'en esprit. 

     

    La joie ? Sans cause extérieure à elle-même, un point étendu, ouvert à l'altérité. Voir les choses, en recevoir la leçon, n'en tirer aucune leçon, participer. Être. Être la mer. Être les rochers. Être l'horizon. Être au nom du ciel. Devenir le ciel, la mer et les rochers crucifiés. 

     

     

    Stéphane Barsacq, Mystica, Revue NUNC /éditions de Corlevour, 2018, p. 88.

    (Fragment publié avec l'aimable permission de l'auteur.)

     

     

     

     


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    la solitude d’un poème   ...avec François Coudray


    l’enfance n’est pas un refuge

     

    mais elle desserre la corde étranglée du soir sur la ville

     

    avec la nuit les mots      à force d’essayer tissages incertains béances abandons

     

    dénouent le chant

     

    l’air sur la peau descend de la montagne

     

    le dos contre la pierre la nuit

     

    la ville

     

    respirent

     

    la lumière tremblante des phares

     

    la solitude d’un poème

     

    François Coudray, l'enfant de la falaise, L'Harmattan, 2018, p.31.

     

     

     

     

     


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    je me lève ébouriffée     ... avec Anna Jouy

     

    je me lève ébouriffée


    l’araignée de mes mains tisse la bonne aventure


    c’est un pas en équilibre sur un fil chagrin


    par poignées les herbes de la tête tombent

     
    flic flac la faux

     
    j’aurai l’air d’une planète dans une bulle de neige


    quelque part autour des griffons et des anges


    connaissent la moisson


    ils labourent et sèment la nouvelle saison


    je serai sous le signe des jachères


    une terre en cortège


    les sillons fendus, la mer par-dessus.

     

     

    Anna Jouy, 13 février 2018, dans 

    Journal poétique / www.jouyanna.ch

     

    Tous droits réservés © Anna Jouy 2015

     

     

     

     

     

     


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    La Pierre Amour       ...avec Xavier Bordes

     

    Sur l'étendue la solitude hâte ses caravanes

     

    Au loin dans l'air tremblant de l'avenir

    Miroite le puissant pressentiment de l'eau

    L'oasis avec sa noria où tourne un vieil âne

                à n'en plus finir

     

    Aveugle comme toi dans ce monde profane 

    Il verse infatigable et lent la fraicheur à pleins seaux

             Sans un pleur et sans un soupir

     

    A  chaque pas quand il balance le museau

           Sa tête bourdonnante s'auréole

    - Grâce au soleil qu'il ne voit point - d'un soleil de paroles

     

          Il trottine dans le noir sans attendre de récompense 

                           Sans plus savoir même s'il pense;

         L'axe de bois rythmé grince comme un oiseau...

     

     

    Xavier Bordes, "Portrait du poète en âne",

    in La Pierre Amour, Gallimard, 2015, p. 173.

     

    ©Éditions Gallimard

    « Tous les droits d’auteur de ce texte sont réservés.

    Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci autre

    que la consultation individuelle et privée est interdite ». 

     

     

     

     

     

     

     


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    Les mots étaient des loups    ...avec Vénus Khoury-Ghata

     

     

    D'où viennent les mots?

    de quel frottement de sons sont-ils nés

    à quel silex allumaient-ils leur mèche

    quels vents les ont convoyés jusqu'à nos bouches

     

    Leur passé est bruissement de silences retenus

    barrissement de matières en fusion

    grognement d'eaux mauvaises

     

    Parfois

    Ils s'étrécissent en cri

    se dilatent en lamentations

    deviennent huée sur les vitres des maisons mortes

    se cristallisent  pépites de chagrin sur les lèvres mortes

    se fixent sur une étoile déchue

    creusent leur trou dans le rien

    aspirent les âmes égarées 

     

    Les mots sont des larmes pierreuses

    les clés des portes initiales

    ils maugréaient dans les cavernes

    prêtaient leur vacarme aux tempêtes

    leur silence au pain enfourné vivant

     

    Vénus Khoury-Ghata, Les mots étaient des loups, Gallimard, 2016, p. 121. 

     

     

     

     

     


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    Juillet ? Une île !    ...avec Eric Villeneuve

     

    De partout arrivaient des torrents.

    Mais, dans la gorge elle-même, ces derniers ne formaient qu'une seule chute.

    Une chute dont il ne restait rien, cent mètres plus bas!

    Pas de bassin ni de pertuis entre lesquels

    l'eau fracassée eût tournoyé dans un bruit de tonnerre...

    Non, chute silencieuse, absorption  directe

    des torrents par le vide,

    via un gouffre informe, l'égal d'un trou noir.

    (p. 119)

    ...............................................

     

     

    Mettons que je ne sois plus tout à fait celui que je suis...

     

    Mettons qu'il m'arrive ce qui m'arrive

    parfois:

    d'entrer en transe et de changer, pour ainsi dire, d'identité...

     

    Pas longtemps, certes, puisque

    rien n'y paraît: juste le temps de m'approprier 

    une ou deux expressions d'une autre époque et de

    les employer à bon escient.

     

    Oui, je deviens quelqu'un d'autre à cette seule fin.

    Sans le décider, il est

    vrai...

     

    Victime du phénomène, plutôt:

    j'ai conféré tant de pouvoir aux mots que ceux-ci agissent

    parfois à ma place.

    (p. 217)

     

    Eric Villeneuve, Aventures dans l'île de Juillet, P.O.L.,  2011, p. 119; p. 217. 

     

     

     

     


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    J'ai lu les chemins pavés de nos corps   ...avec Adonis

     

     

    Comment la lune devient-elle fauve? Comment le jour et la

    nuit

    devient-ils la peau de massacres qui égarent la raison et

    stupéfient

    les astres de l'imagination?

     

    J'ai lu les chemins pavés de nos corps / emprunté les tournants

         du passé ses fissures et ses secrets / écouté la gorge homérique

        poursuivre sa plainte :

    Ulysse  Ulysse 

    j'ai touché ce qui traîne le réel par la mémoire et 

    l'absence par la présence qui est une autre forme de l'absence

     

     

    Adonis, Prends-moi, chaos, dans tes bras,

    Traduit de l'arabe par Vénus Khoury-Ghata, Mercure de France, 2015, p. 10.

     

     

     

     

     

     

     


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