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    La Pierre Amour       ...avec Xavier Bordes

     

    Sur l'étendue la solitude hâte ses caravanes

     

    Au loin dans l'air tremblant de l'avenir

    Miroite le puissant pressentiment de l'eau

    L'oasis avec sa noria où tourne un vieil âne

                à n'en plus finir

     

    Aveugle comme toi dans ce monde profane 

    Il verse infatigable et lent la fraicheur à pleins seaux

             Sans un pleur et sans un soupir

     

    A  chaque pas quand il balance le museau

           Sa tête bourdonnante s'auréole

    - Grâce au soleil qu'il ne voit point - d'un soleil de paroles

     

          Il trottine dans le noir sans attendre de récompense 

                           Sans plus savoir même s'il pense;

         L'axe de bois rythmé grince comme un oiseau...

     

     

    Xavier Bordes, "Portrait du poète en âne",

    in La Pierre Amour, Gallimard, 2015, p. 173.

     

     

     

     

     

     

     


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    Les mots étaient des loups    ...avec Vénus Khoury-Ghata

     

     

    D'où viennent les mots?

    de quel frottement de sons sont-ils nés

    à quel silex allumaient-ils leur mèche

    quels vents les ont convoyés jusqu'à nos bouches

     

    Leur passé est bruissement de silences retenus

    barrissement de matières en fusion

    grognement d'eaux mauvaises

     

    Parfois

    Ils s'étrécissent en cri

    se dilatent en lamentations

    deviennent huée sur les vitres des maisons mortes

    se cristallisent  pépites de chagrin sur les lèvres mortes

    se fixent sur une étoile déchue

    creusent leur trou dans le rien

    aspirent les âmes égarées 

     

    Les mots sont des larmes pierreuses

    les clés des portes initiales

    ils maugréaient dans les cavernes

    prêtaient leur vacarme aux tempêtes

    leur silence au pain enfourné vivant

     

    Vénus Khoury-Ghata, Les mots étaient des loups, Gallimard, 2016, p. 121. 

     

     

     

     

     


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    Juillet ? Une île !    ...avec Eric Villeneuve

     

    De partout arrivaient des torrents.

    Mais, dans la gorge elle-même, ces derniers ne formaient qu'une seule chute.

    Une chute dont il ne restait rien, cent mètres plus bas!

    Pas de bassin ni de pertuis entre lesquels

    l'eau fracassée eût tournoyé dans un bruit de tonnerre...

    Non, chute silencieuse, absorption  directe

    des torrents par le vide,

    via un gouffre informe, l'égal d'un trou noir.

    (p. 119)

    ...............................................

     

     

    Mettons que je ne sois plus tout à fait celui que je suis...

     

    Mettons qu'il m'arrive ce qui m'arrive

    parfois:

    d'entrer en transe et de changer, pour ainsi dire, d'identité...

     

    Pas longtemps, certes, puisque

    rien n'y paraît: juste le temps de m'approprier 

    une ou deux expressions d'une autre époque et de

    les employer à bon escient.

     

    Oui, je deviens quelqu'un d'autre à cette seule fin.

    Sans le décider, il est

    vrai...

     

    Victime du phénomène, plutôt:

    j'ai conféré tant de pouvoir aux mots que ceux-ci agissent

    parfois à ma place.

    (p. 217)

     

    Eric Villeneuve, Aventures dans l'île de Juillet, P.O.L.,  2011, p. 119; p. 217. 

     

     

     

     


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    J'ai lu les chemins pavés de nos corps   ...avec Adonis

     

     

    Comment la lune devient-elle fauve? Comment le jour et la

    nuit

    devient-ils la peau de massacres qui égarent la raison et

    stupéfient

    les astres de l'imagination?

     

    J'ai lu les chemins pavés de nos corps / emprunté les tournants

         du passé ses fissures et ses secrets / écouté la gorge homérique

        poursuivre sa plainte :

    Ulysse  Ulysse 

    j'ai touché ce qui traîne le réel par la mémoire et 

    l'absence par la présence qui est une autre forme de l'absence

     

     

    Adonis, Prends-moi, chaos, dans tes bras,

    Traduit de l'arabe par Vénus Khoury-Ghata, Mercure de France, 2015, p. 10.

     

     

     

     

     

     

     


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    Idiome …avec Andrea Zanzotto

     

    Le ciel est limpide jusqu’à

    être inconnu

    Tout est intoxiqué par le soleil

    Moi, sous lui, je tousse en ce

    Bruissement d’êtrifications

    et je suis distrait,

    des plus distraits par la violence

                                       d’un froid

    qui ne fait pourtant rien de mal

     

    Je lorgne des solitudes

    Autrefois miennes        désormais uniquement

                                         à elles-mêmes

    Tous les reproches semblent se calmer

                                         en reflétant

    Tout est distraction et

                                         peut-être moins, un

    peu moins que prévu, peine

     

    Andrea Zanzotto, Idiome, José Corti, 2006, p. 193.

     

     

     

     


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    C’est un trou de lumière

     

     

    qui tend les fils coupants

     

    par où s’en vont les routes de l’exil.

     

    L’horizon est alors en tension avec les cieux.

     

     

    Les vignes alentours ont viré au jaune roux.

     

    Au cœur d’une harmonie qui s’est immobilisée

     

    les senteurs s’écoulent dans les rainures de la terre

     

    s’infiltrent dans la matière des choses

     

    le long de  leur verticalité.

     

     

    Après les pluies d’automne

     

    la blancheur de la lumière ouvre les champs.

     

    Sol mélancolique.

     

    Ciel troublé au souffle du vent.

     

     Un trou de lumière qui réanime les bruits intérieurs

     

     

     

    Christine Durif-Bruckert, Arbre au vent, Éditions du Petit Véhicule,  2018,  p. 31.

     

     

     

     


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    Avec Jean-Claude Goiri : GESTUELLE 

         ...et d'un revers de plume je te souffle un

    mot

         quand sur le bout de ta langue il est déjà

    multiple

         il y a plus de mille œils qu'il est dans ton

    palais

         mais il était tombé de ton oreille en douleur

         et maintenant qu'il vibre dans tes corps tout

    entiers

         tu en auras pour mille œils à me le

    susurrer...

     

    Jean-Claude Goiri, GESTUELLE, Z4 éditions, 2018, p. 26.

     

     

     

     

     


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