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    C’est un trou de lumière

     

     

    qui tend les fils coupants

     

    par où s’en vont les routes de l’exil.

     

    L’horizon est alors en tension avec les cieux.

     

     

    Les vignes alentours ont viré au jaune roux.

     

    Au cœur d’une harmonie qui s’est immobilisée

     

    les senteurs s’écoulent dans les rainures de la terre

     

    s’infiltrent dans la matière des choses

     

    le long de  leur verticalité.

     

     

    Après les pluies d’automne

     

    la blancheur de la lumière ouvre les champs.

     

    Sol mélancolique.

     

    Ciel troublé au souffle du vent.

     

     Un trou de lumière qui réanime les bruits intérieurs

     

     

     

    Christine Durif-Bruckert, Arbre au vent, Éditions du Petit Véhicule,  2018,  p. 31.

     

     

     

     


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    …suite

     

    Une éclaboussure vocale de l’Aiguilleur-du-Ciel-sonneur envahit ton ouïe. Tu ne sais pas négocier: ni avec ton alarme, ni avec ce soudain éclat — angoisse de l'autre...

    Ce négoce s’apprend par la honte. Tu en es démuni / Sur tes joues un autre sentiment accusateur recouvre la honte / C’est l’ocre du silence.

    — Ogre ! Quel ocre ? Je disais OGRE : goule de toutes les couleurs et sans aucun ancrage sur les joues de quiconque.

    — Sans appartenance, sans bagages, tu prends tes cours d’espoir auprès d'une cigogne ténébreuse…

    L’Est s’allonge langoureusement sur sa rive d'origine. Au-dessus de l'eau-frontière surgit le fantôme d’un cri : Foui- Foui- Foui !

    En réponse, le Dieu-Haleur éructe à peine : Yorck... Obnubilé par le timbre liquide de sa mère, il ne s’accorde qu’un rot discret.

     

     

    (Prose poétique inédite de Luminitza C. Tigirlas.

    ...à suivre au gré des jours)

     

     

     


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    Avec Jean-Claude Goiri : GESTUELLE 

         ...et d'un revers de plume je te souffle un

    mot

         quand sur le bout de ta langue il est déjà

    multiple

         il y a plus de mille œils qu'il est dans ton

    palais

         mais il était tombé de ton oreille en douleur

         et maintenant qu'il vibre dans tes corps tout

    entiers

         tu en auras pour mille œils à me le

    susurrer...

     

    Jean-Claude Goiri, GESTUELLE, Z4 éditions, 2018, p. 26.

     

     

     

     

     


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    Le blanc et le noir ...avec Eugène Ionesco

     

    Dès ma première pièce de théâtre, je me suis pris à vouloir écrire la tragédie du langage : ce fut comique. Je suis un auteur comique. Un dessinateur naïvement comique. Avec le temps et l’expérience je serais menacé par la tentation du tragique, heureusement ce n’est que du comique. Tout au plus, des formes comiques du mal. Mais c’est bien cela : le mal doit être comique, le mal c’est peut-être le comique, c’est peut-être cela. En somme, c’est la fête, un mât de cocagne avec des lots-surprises accrochés à chaque branche.

     

     

    Ces lots-surprises sont des masques pour les enfants.

     

    Mais tout ce que je dis est double. Les masques eux-mêmes sont généralement horribles, il y a peu de choses qui séparent l’horrible du comique. En fait ils ne sont pas si horribles que cela. La mode est aujourd’hui de donner aux enfants des poupées bien plus horribles que mes masques. Je suis encore dans le débonnaire. Pourquoi donne-t-on aux enfants des monstres-poupées, alors qu’on leur donnait autrefois des poupées aux figures douces et sereines. Je vous laisse donner des explications à ce fait.

     

    Eugène Ionesco, Le blanc et le noir, Gallimard, 1985, p. 44.

     

     

     


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    L'essorage du verbe sera toujours indélicat. 

    Ce verbe

    est le sang même du fantasme 

    et ne se renouvelle que par de transfusions atemporelles et

    timidement spatiales.

    Ce jour

    il monte à tes lèvres uniquement par ces bords affamés.

    L'assèchement

    imbrique le verbe à 400 tourments dans

    la couleur argile...

    Dans cette lumière confondue avec l’obscurité personne ne bronche et tu entends

    s'embrouiller ta propre respiration.

    Pourquoi,

    me demandes tu, la sève de ce mot ne redonne éclat à la vielle transparence?

    Cependant elle monte comme l'eau à la bouche...

      Après 1200 tours de tambour:

    lambeaux!

    Tes anciennes dentelles  chatouillent la chair avec ton culot.

      

    Luminitza C.Tigirlas, 9-16 septembre 2018

     

    400 tours

     

    Doïna  VIERU (technique mixte sur papier, 2018)

     

     

     

     

     


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    …suite

     

    Toujours à l’orée du couchant / le même rivage apparaît tantôt hespérique tantôt occidental = le même.

    Son flanc tourne au gré des sentences amendées par l’Aiguilleur-du-Ciel-sonneur, qui n’est pas toi.

     

    Ouh …pouh …pou / c’est le chant d’un autre / un crapaud sonneur à ventre de feu. Le pionnier du temps doux se tient dans l’eau timide du bord.

    Et encore plus discrètement une série de Ouh Ouh ne me touchez pas, je suis venimeux…

     

    Le Dieu-Haleur l’attrape avec une pelle et l’écarte de sa mère.

    Muet, le sonneur plonge ses yeux globuleux d’amour dans une mare de l’Est.

     

    (Prose poétique inédite de Luminitza C. Tigirlas.

    ...à suivre au gré des jours)

     

     

     

     


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    L’assèchement creuse l’émeute

    Temps noir — périple dans l’âme de l’onyx

    Tu attends le burin    ivre burin ivre

     

     

    Emily Young fixe le coin de l’œil à une tête monstrueuse 

    en pierre vivante crevassée aux bulles d’air voraces 

     

    Ma chair  / Le burin / L’attaquera-t-il aussi ? 

    Le même air m’aspire / Par l’océan de sel je mords aux Visions de l’Au-delà

    — Maître serais-je revenue sous le fouet de ton polyptique ?

     

    Ma nudité / L’éros  sans manque/ L’obscène de mon songe

    Ce goût à m’évanouir dedans

    L’Enfer du peintre m’est si familier/ N'est-il qu'un mirage de style ?

     

    Tu me hèles au jardin / Au « délices terrestres » les volets me sont fermés

    — Tourne le globe transparent dans les lueurs marines de la genèse

    L’après-midi avance des ombres aux géantes / aux têtes semi-finies 

      

    Qui étire la voix des pierres ?

    La sculptrice arrache Tintoret à la tétée du Jugement

     

    Cercle des formes volées

    à l’achèvement / au souffle adriatique / aux musiques enfuies 

     

    Tu ranimes un cloître — Madonna dell’Orto — un jour de septembre

    Ma Vénétie      Sans fin est l’attente

     

    (Luminitza C. Tigirlas, Poèmes de la soif matinale, Série d'inédits, 2018.) 

     

    Madonna dell’Orto Madonna dell’Orto  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Sculptures: Emily Young, Venise, septembre 2015.

    Credits photos:

    Christian Claudepierre


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