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    Juillet ? Une île !    ...avec Eric Villeneuve

     

    De partout arrivaient des torrents.

    Mais, dans la gorge elle-même, ces derniers ne formaient qu'une seule chute.

    Une chute dont il ne restait rien, cent mètres plus bas!

    Pas de bassin ni de pertuis entre lesquels

    l'eau fracassée eût tournoyé dans un bruit de tonnerre...

    Non, chute silencieuse, absorption  directe

    des torrents par le vide,

    via un gouffre informe, l'égal d'un trou noir.

    (p. 119)

    ...............................................

     

     

    Mettons que je ne sois plus tout à fait celui que je suis...

     

    Mettons qu'il m'arrive ce qui m'arrive

    parfois:

    d'entrer en transe et de changer, pour ainsi dire, d'identité...

     

    Pas longtemps, certes, puisque

    rien n'y paraît: juste le temps de m'approprier 

    une ou deux expressions d'une autre époque et de

    les employer à bon escient.

     

    Oui, je deviens quelqu'un d'autre à cette seule fin.

    Sans le décider, il est

    vrai...

     

    Victime du phénomène, plutôt:

    j'ai conféré tant de pouvoir aux mots que ceux-ci agissent

    parfois à ma place.

    (p. 217)

     

    Eric Villeneuve, Aventures dans l'île de Juillet, P.O.L.,  2011, p. 119; p. 217. 

     

     

     

     


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    …suite

    La rivière flambe et les saules égouttent leurs branches carbonisées. Les dernières syllabes pleureuses se consument jusqu’à la feuille pâlotte de l’arbre plié en deux.

    La voix du Dieu-Haleur luit dans ce vert longiligne / Un vert-vertige froissé par les échos de tout l’Est possible / C’est la voix de plusieurs vociférations réunies et elle fuse dans l’impératif /

    La bouche brûlée de sa mère-rivière l’entend.

    Faute d’un père, elle incendie L’Aiguilleur-du-Ciel-sonneur — Aimez-le ! Aimez-le ! Aimez-le !

    La cordelette de l’exhortation lange le timbre du fils. Il quitte son rôle, il n’est plus Dieu-Haleur / Un instant, dans ce délire à deux, la mère se refait...  

     

    (Prose poétique inédite de Luminitza C. Tigirlas.

    ...à suivre au gré des jours)

     

     

     

     

     


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    J'ai lu les chemins pavés de nos corps   ...avec Adonis

     

     

    Comment la lune devient-elle fauve? Comment le jour et la

    nuit

    devient-ils la peau de massacres qui égarent la raison et

    stupéfient

    les astres de l'imagination?

     

    J'ai lu les chemins pavés de nos corps / emprunté les tournants

         du passé ses fissures et ses secrets / écouté la gorge homérique

        poursuivre sa plainte :

    Ulysse  Ulysse 

    j'ai touché ce qui traîne le réel par la mémoire et 

    l'absence par la présence qui est une autre forme de l'absence

     

     

    Adonis, Prends-moi, chaos, dans tes bras,

    Traduit de l'arabe par Vénus Khoury-Ghata, Mercure de France, 2015, p. 10.

     

     

     

     

     

     

     


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    Après ce déluge    ...avec Ingeborg Bachmann

     

    Après ce déluge

    j'aimerais voir la colombe

    et rien que la colombe

    encore une fois sauvée.

     

    Je sombrerais certes dans cette mer!

    si elle ne s'envolait

    si elle n'apportait pas

    à la dernière heure la feuille.

     

     

     

    Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes,

    Traduction de l'allemand (Autriche)  par Françoise Rétif, Gallimard, 2015, p. 399.

     

     

     

     


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    …suite

    L’eau gémit, ses molécules se brisent sur les ossuaires de l’autre langue. 

    Dans les limbes, ton souffle tâte l’air de l’Est / L’estuaire tords ses remous : oies d'écume traversent tes cerceaux d'ailes anonymes… 

    Pourquoi muer et se défaire de la peau nommée limba 

    Le Dieu-Haleur porte en voix ce derme originel / Il persiste à ne pas y mettre du fard/ Rare- Rare- Rare ! / Et surtout rien à envier aux pervenches d’en haut du large / Celles qui outragent le rire marin avec leur ultra bleu. 

    Le coucher met le feu aux nuages balbutiants / Tu les dévisage : les nues changent d’hémisphère comme les sondeurs qui se rouent d’hémicycle en hémicycle le nez dans des études. 

    Les mots en faillite ne s’embrasent que rarement dans ta globule orientale / L’Aiguilleur-du-Ciel-sonneur pince la corde d’une nouvelle volière / Le son fouette le monde et prend le silence en otage… 

     

    (Prose poétique inédite de Luminitza C. Tigirlas.

    ...à suivre au gré des jours)

     

     

     


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    Idiome …avec Andrea Zanzotto

     

    Le ciel est limpide jusqu’à

    être inconnu

    Tout est intoxiqué par le soleil

    Moi, sous lui, je tousse en ce

    Bruissement d’êtrifications

    et je suis distrait,

    des plus distraits par la violence

                                       d’un froid

    qui ne fait pourtant rien de mal

     

    Je lorgne des solitudes

    Autrefois miennes        désormais uniquement

                                         à elles-mêmes

    Tous les reproches semblent se calmer

                                         en reflétant

    Tout est distraction et

                                         peut-être moins, un

    peu moins que prévu, peine

     

    Andrea Zanzotto, Idiome, José Corti, 2006, p. 193.

     

     

     

     


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    Partage-toi, nuit     ...avec Nelly Sachs

     

     

    Dans l’instant une étoile clôt son œil

     

    Le crapaud égare sa pierre lunaire

     

    Toi dans ton lit tu offres ton souffle à la nuit

     

    ô carte de l’univers

     

    tes signes conduisent les nervures d’étrangeté

     

    hors de nos esprits —

     

     

    Nous autres déshérités nous pleurerons la poussière —

     

    Nelly Sachs, Partage-toi, nuit, Traduction de l'allemand par Mireille Gansel, Verdier, 2005, p. 88.

     

     

     

     

     


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