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    C'est le titre de mon article contre la guerre publié sur le site de la Fondation Européenne de psychanalyse:

     

    La paix, telle la rose d’Angelus Silesius, est-elle sans pourquoi ?

    Peut-elle fleurir parce qu’elle fleurit ?

    La paix peut-elle s’épanouir sans que nous, les humains, ne renonçons à perdre de notre jouissance de se voir comme Un, sans que nous acceptions à cette dépense hors garanties contre un Réel illimité ?

     

    Mercredi 23 février 2022--- j’ai commencé à rédiger une Note de lecture que j’intitulais « Euphorie au-dessus du réel. En lisant Charles Melman, Jean-Pierre Lebrun, La dysphorie de genre : à quoi se tenir pour ne pas glisser ?, érès, 2022 » et dans laquelle j’avançais :

    « Vingt ans après leur entretien « L’homme sans gravité », ces deux interlocuteurs rodés à l’exercice, se retrouvent devant les réminiscences du « jouir à tout prix », impératif qu’ils interrogent par le biais de la toute-puissance infantile devenue inentamable. De ne plus recevoir des limites parentales, ni sociétales amène l’enfant qui grandit à ne plus renoncer même à l’âge adulte à la toute-puissance que produit la sexualité.

    Ce nouveau dialogue des deux psychanalystes est provoqué par la sortie de Petite fille, film de Sébastien Lifshitz, dans lequel Sacha, 8 ans, né garçon, dit se vivre comme une fille depuis ses 3 ans. Pour avoir moi-même été interloquée par ce film, je comprends ce qui a mis au travail nos collègues et leur désir de partager cette préoccupation avec un public laissé dans la confusion par le traitement du sujet. Selon Ch. Melman, avec la science, nous sommes en mouvement vers « la maîtrise du réel » et « pourquoi pas le choix de son sexe », donc, à mon sens : pourquoi pas le TOUT d’un maître du monde ? »

     

    Une journée paisible.

     

                Le matin du jeudi 24 février, avant de me remettre à mon texte de réflexion sur le non-renoncement à la toute-puissance infantile, j’ai ouvert un courriel d’Helene L'Heuillet, l’invitée de mon séminaire du 12.02.22 « Vérité et acte du sujet dit psychotique », où nous avions évoqué le risque de guerre. Le 24.02.22, Hélène m’écrivait : « Bon courage pour vous, chère Luminitza Tigirlas, et pour les vôtres vivant en Moldavie. »

     

    Le fil des actualités m’a confirmé : tout avait basculé à l’aube de ce jour de 24 février 2022, rien ne pouvait plus se poursuivre comme la veille,

    lorsque la guerre en Ukraine était encore une menace à laquelle on n’avait aucune envie de croire.

     

     

    L’âme meurtri,

    dans l’impuissance devant la folie belliqueuse de Poutine

    qui attaque brutalement

    afin de soumettre l’Ukraine à sa jouissance dictatoriale,

    je relis Ossip Mandelstam, poète proscris, accusé de « ne pas avoir fait corps avec la révolution ».

    Le Staline de ses poèmes est reconnaissable dans le Poutine de nos cauchemars éveillés.

     

    ***

    Printemps froid. La sans pain, la craintive Crimée,

    Comme sous Wrangel – et pareillement coupable.

    Chiens bergers sur le sol. Loques rapiécées.

    Et la même morsure de fumée acide.

     

    Mais beaux comme toujours les lointains, comme absents,

    les arbres, leurs bourgeons sur le point d’éclater,

    sont comme des intrus, et fait pitié à voir,

    l’amandier qu’embellit la bêtise pascale.

     

    La nature ne reconnaît pas son visage

    et terribles sont les ombres de Kouban, d’Ukraine…

    Des paysans faméliques, sur le sol de feutre,

    gardent la porte, ne touchent pas à la clé.

    (Ossip Mandelstam, mai 1933, Stary Krym)

     

    La même année 1933, en novembre, le poète interdit par le régime stalinien, écrit :

     

     

    ***

    Nous vivons sans sentir sous nos pieds le pays,

    à dix pas ne sont plus audibles nos paroles,

    mais là où la parole à demi-mot suffit

    c’est lui, le montagnard du Kremlin, qu’on évoque.

    Ses doigts épais sont gras comme des vers de terre,

    ses mots, infaillibles comme des poids d’un poud.

    Parmi ses moustaches ricanent des cafards

    et les tiges de ses bottes sont des miroirs.

     

    L’entoure une racaille de chefs au cou frêle,

    sous-hommes dont il use comme de jouets.

    Un qui siffle, un autre qui miaule, un qui pleurniche,

    lui seul s’amuse en père fouettard et tutoie.

    Il forge, comme fer à cheval, ses oukases –

    frappe, qui à l’aine, qui au front, qui à l’œil.

    Toute mise à mort est pour lui délectation

    et fait se dilater sa poitrine d’Ossète.

     

    (Ossip Mandelstam, Œuvres poétiques, Le bruit du temps, 2018, p. 427 et p. 439)

     

     

     

    Le 26 février, les yeux rivés sur le flux des informations de guerre, je tombe sur une réponse de François Heisbourg, Conseiller à la Fondation pour la recherche stratégique, qui précise dans une interview du 26 février 2022 :

    « La Moldavie est elle aussi menacée ? - Oui, l’état tampon risque fort de disparaître. C’est la deuxième étape géographique par rapport à l’Ukraine. Je ne pense pas qu’il va se priver du plaisir de manger tout cru une Moldavie qui est elle-même politiquement et sociétalement très divisée. Et là, des soldats français seront face à face avec des soldats russes. À la frontière roumaine. Aujourd’hui la Moldavie est dans une phase pro-occidentale, mais c’est comme en Ukraine, c’est fragile. »

    https://www.les ambitions de poutine sont plus larges

     

    À la lecture de ces prévisions funestes, mon cœur saigne d’autant plus que je suis roumaine née en Moldova orientale, morceau de terre de la Roumanie ancienne, terre annexée par la Russie à plusieurs reprises. Avant d’être psychanalyste, je suis une poète de langue française, survivante de l’assimilation linguistique en URSS.

    Actuellement la République de Moldavie est encore indépendante…, mon pays d’origine offre abri aux refugiés qui affluent de l’Ukraine.

     

    L’exode n’a jamais pris fin depuis la nuit des temps.

               

                En 1932 Einstein voulant être éclairé sur le « besoin d’haïr et d’anéantir », prédisposition latente de l’homme qui « peut être réveillée avec une relative facilité et s’intensifier en psychose de masse » se tournait vers Freud : « Y a-t-il une possibilité de diriger le développement psychique des hommes de manière à ce qu’ils deviennent davantage capables de résistance face aux psychoses de haine et d’anéantissement ? »

     

    Qu’est-ce qui aujourd’hui reste encore valable de la réponse de Freud dans « Pourquoi la guerre ? »

     

    D’après Freud, « la guerre est, de la façon la plus criante en contradiction avec les positions psychiques que le procès culturel nous impose, c’est pourquoi nous ne pouvons que nous indigner contre elle, tout simplement nous ne la supportons plus, ce n’est pas seulement une récusation intellectuelle et affective, c’est chez nous autres pacifistes une intolérance constitutionnelle, une idiosyncrasie en quelque sorte poussée à l’extrême. Et il semble bien que les avilissements esthétiques de la guerre n’ont pas une moindre part dans notre révolte que ses cruautés.

    Combien de temps nous faut-il encore attendre avant que les autres aussi deviennent pacifistes ? On ne saura le dire, mais peut-être n’est-il pas utopique d’espérer que l’influence de ces deux facteurs, la position culturelle et l’angoisse justifiée devant les effets d’une guerre future, mettra fin à la pratique de la guerre dans avenir à portée de vue. » (S. Freud, Œuvres complètes, Tome XIX, PUF, 2004, p. 81.)

     

    Pouvons-nous toujours affirmer suite à Freud qu’il nous ai permis de dire : « tout ce qui promeut le développement culturel travaille du même coup contre la guerre » alors que l’œuvre d’humanisation pacifiste semble vouée au ratage par la toute-puissance infantile devenue inentamable ?

    Avec le malaise actuel dans la civilisation, les monstres de la violence au pouvoir sans limite et leurs passages à l’acte sont-ils de plus en plus inévitables ?

     

     

    Luminitza CLAUDEPIERRE TIGIRLAS, Poète

    Psychanalyste à Montpellier, membre de l’A. L. I. et de la FEP,

    Docteure en Psychopathologie de Paris 7.

    Montpellier, le 26 février 2022

     

     


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    Le sixième jour à Kiev  

    la paix envoie de perce-neige en avant,

    leurs clochettes maculées de vert.

    Leurs têtes étonnées

    prennent feu

    dans les mains des enfants.

     

    Ils ne grandiront plus au bord de Dnipro

     

     

    Ce n’est pas le ciel qui se trompe de couleurs,

    en Ukraine la neige est sanguine.

    Un maître se déchaîne, il piétine, il piétine

    Où sont nos souffles ?

    Rouges débris du Kremlin

    pulvérisent la paix,

    pulvérisent les perce-neige,

    pulvérisent

    les rives, le fleuve, le jour de Martisor

     

    Luminitza C. Tigirlas,

    Montpellier, le 1 mars 2022.

    ( © Luminitza C. Tigirlas, Un premier mars sans paix

    in Autres poèmes de la soif matinale, Série d'inédits, 2022. © Tous droits réservés ) 

     

     
    Tressé en fil de soie blanc et rouge, on porte le Martisor à la poitrine
    en signe de victoire du printemps contre l'hiver.
     
    Je ne le porte pas ce premier mars lorsque la tyrannie continue à attaquer l'Ukraine,
    aujourd'hui mon Martisor est poème.
     

     

    Le 19 mars 2022, à l'invitation des CO-LECTEURS,

    je lirai mes poèmes et répondrai aux questions sur mes livres

      au Petit Théâtre du Gazette-Café,

    je vous donne rendez-vous à 14h30 au 6, rue Levat, Montpellier. 

    Voir ci-dessous:

     

    https://printempsdespoetes.com/Luminitza-C-Tigirlas-Le-Sel-de-la-vie

     

       


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    L'inoubliable bruit du temps ...  avec Ossip Mandelstam

     

    Mon âme meurtrie, dans l’impuissance devant la folie belliqueuse de Poutine qui attaque pour soumettre l’Ukraine à sa jouissance dictatoriale,

    je lis Ossip Mandelstam, poète proscris, accusé de « ne pas avoir fait corps avec la révolution ».

    Le tyran Staline de ses poèmes est reconnaissable dans le Poutine de nos cauchemars:

     

    Printemps froid. La sans pain, la craintive Crimée,

    Comme sous Wrangel – et pareillement coupable.

    Chiens bergers sur le sol. Loques rapiécées.

    Et la même morsure de fumée acide.

     

    Mais beaux comme toujours les lointains, comme absents,

    les arbres, leurs bourgeons sur le point d’éclater,

    sont comme des intrus, et fait pitié à voir,

    l’amandier qu’embellit la bêtise pascale.

     

    La nature ne reconnaît pas son visage

    et terribles sont les ombres de Kouban, d’Ukraine…

    Des paysans faméliques, sur le sol de feutre,

    gardent la porte, ne touchent pas à la clé.

    Ossip Mandelstam, mai 1933, Stary Krym

     

    La même année 1933, en novembre, le poète interdit par le régime stalinien, écrit :

     

    Nous vivons sans sentir sous nos pieds le pays,

    à dix pas ne sont plus audibles nos paroles,

    mais là où la parole à demi-mot suffit

    c’est lui, le montagnard du Kremlin, qu’on évoque.

    Ses doigts épais sont gras comme des vers de terre,

    ses mots, infaillibles comme des poids d’un poud.

    Parmi ses moustaches ricanent des cafards

    et les tiges de ses bottes sont des miroirs.

     

    L’entoure une racaille de chefs au cou frêle,

    sous-hommes dont il use comme de jouets.

    Un qui siffle, un autre qui miaule, un qui pleurniche,

    lui seul s’amuse en père fouettard et tutoie.

    Il forge, comme fer à cheval, ses oukases –

    frappe, qui à l’aine, qui au front, qui à l’œil.

    Toute mise à mort est pour lui délectation

    et fait se dilater sa poitrine d’Ossète.

     

    (Ossip Mandelstam, Œuvres poétiques, Le bruit du temps, 2018, p. 427 et p. 439)


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    Je vous invite à lire sur le site de l'A.L.I. notre entretien avec le poète James Sacré à propos de son rapport à l’écriture. Ce texte est issu de la Séance du 25 novembre 2021 du Séminaire « CRÉATION & PSYCHANALYSE : RÉVERBERATIONS. La poésie à gorge déployée » qui a  lieu à Montpellier. 

     

    Luminitza C. Tigirlas en dialogue avec James Sacré


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    Luminitza C. Tigirlas, Eau prisonnière,

    collection Poésie du XXI siècle,

    Jacques André éditeur, 2022.

     

    Instants de métamorphose ajourent les poèmes de ce livre lorsque les mots libèrent une eau prisonnière, l’eau qui nous vient à la bouche avec le goût de vivre. Parfois inhibée, exclue de la mémoire, retenue et séparée dans l’écluse imaginaire du temps, c’est aussi l’eau de la soif d’amour et de l’attente ineffable.

    Se tenant sur un sol instable, un corps se déploie, il se dresse vers la lumière qui nous console, nous revigore par un don de parole : des embouchures apatrides / attendent tes lèvres / pour souffler la fin de l’exode.

     

    Ce nouveau livre de poésie,

    qui voit enfin le jour en janvier 2022, m'est particulièrement cher

    par une compagnie qui m'honore:

    car par ailleurs c'est grâce à Jacques André éditeur que la poésie de Lucian Blaga, poète roumain inscrit dans l'infini, paraît intégralement en France dans une somptueuse édition bilingue. 

     

    EAU PRISONNIERE

      

    Le livre "Eau prisonnière" peut être commandé en librairies et de préférence  chez l'éditeur sans frais de port :

     

    https://www.jacques-andre-editeur.eu/auteur/luminitza-c-tigirlas/

     

     

     

     

     


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     version Christine Durif-Bruckert

     

    Pause gravide

    au centre d'une tragédie qui ne peut s'éteindre. 

     

    La peinture atteint son plus profond dépouillement.

     

    J'entends les morts

    leur chuchotement.

    Ils reviennent

    ils annoncent la vie. 

    Retour de ce que 

    nous pensions de ne pas avoir vu

    pourtant déjà inscrit dans le tournoiement de l'oeil. 

     

    Je me suis mise à l'écoute des râles et de soupirs

    de l'obscurité

    (p. 61)

     

    Je suis prisonnière

    je me débats pour finir mon récit 

    quelque chose s'obstine sous les mots 

    se réverbère derrière l'oeil

    tourne  autour. 

    J'écoute l'image

    me raconter ce que je vois

    et respire.

    Les nuages ont blanchi

    comment s'arracher à l'infini

    lorsqu'il touche les ténèbres de si près? 

    Ces choses-là s'écrivent avec la chair et le sang. 

    (pp. 76-77)

     

    Christine Durif-Bruckert, L'origine d'un monde, éditions  Invenit, 2021.

     

     


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    Bonjour à toutes et à tous,


    Je vous convie très chaleureusement à une nouvelle séance publique de mon Séminaire "Création&Psychanalyse: réverbérations--La poésie à gorge déployée",

    une rencontre-entretien avec le poète James Sacré.

    Cet événement proposé dans le cadre des enseignements de l'A.L.I.-Languedoc-Roussillon  aura lieu

    le jeudi 25 novembre 2021 à 19h30

    dans la salle de l'Association VIA Voltaire, au 1 rue Voltaire, 34000 Montpellier.

    Entrée libre avec inscription préalable.

     

     


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