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    Oiseaux ...avec Saint-John Perse

    D'une parcelle à l'autre du temps partiel, l'oiseau

    créateur de son vol, monte aux rampes invisibles et

    gagne sa hauteur...

    De notre profondeur nocturne, comme d'un écubier sa

    chaîne, il tire à lui, gagnant le large, ce trait sans fin de 

    l'homme qui ne cesse d'aggraver son poids. Il tient, de

    haut, le fil de notre veille. Et pousse un soir ce cri d'ail-

    leurs, qui fait lever en songe la tête du dormeur.

     

    Nous l'avons vu, sur le vélin d'une aube; ou comme il

    passait, noir -- c'est à dire blanc -- sur le miroir d'une

    nuit d'automne, avec les oies sauvages des vieux poètes

    Song, et nous laissait muets dans le bronze des gongs. 

     

    Saint-John Perse, AMERS suivi de OISEAUX, Poésie/Gallimard, 2012, p. 155.

     

     

     

    ...et nous laissait muets

     


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    Prince du Grand Exil    ...avec Fernando Pessoa

     

    Je lis comme si j'abdiquais. Et, de même que la cape et la couronne royales n'ont jamais autant de grandeur que lorsque, à son départ, le roi les abandonne sur le sol -- de même je dépose, sur les mosaïques des antichambres, tous les trophées de l'ennui et du rêve, et je gravis les escaliers, revêtu de la seule noblesse de mon regard. 

    Je lis comme si je passais. Et c'est chez les classiques, chez les calmes, chez ceux qui , s'ils souffrent, point ne le disent -- c'est chez eux que je me sens sacré comme voyageur, que je suis oint pèlerin, être contemplant sans raison un monde qui n'obéit à nul dessein, Prince du Grand Exil qui a fait en partant, au dernier mendiant l'aumône ultime de sa désolation.

    ...

    Je lis et me livre, non pas à la lecture, mais à moi-même.

     

     

    Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité de Bernando Soares,

    Christian Bourgois éditeur, 1988, p. 103-104.

     

     

     

     

     

     

     


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    Le ravissement d'amour dans "Le Lotissement du ciel"

    ...avec Blaise Cendrars

     

     

    82

    Le jour se charge d'ombres opaques. La nuit est transparente comme la Sainte-Ampoule et je circule parmi les globules de Ton Sang en effervescence, Communion, Résurrection, Vie, coeur qui se consume, front qui saigne, nimbe au plafond, robe pendante, pieds nus dans des sandales irradiantes, à genoux, prosterné. Je me perd en-Haut.

     

    83

    Un coup de lance et le corps se vide, est décroché.

    84

    Corps prostré et tout dégoulinant.

    85

    Un coup. Un coup. Un coup. Encore un coup, le dernier et c'est l'angélus. Le bras est las. La cloche sonne de faiblesse, la cloche fêlée, la cloche et son battant fatigué. La cloche. Le glas. Un pas en arrière. De frayeur. C'est le rappel. C'est le fossoyeur. En arrière!  En arrière!  La cloche s'est arrêtée. Silence. Et la mouche revient et trouve le cadavre tombé. 

     

    Blaise Cendrars, Le Lotissement du ciel,

    Tout autour d'aujourd'hui, Oeuvres complètes, T. 12,  éditions Denoël, 2005, p. 160.

     

     

    Blaise Cendrars écrivait dans une lettre à Lévesque, le 9 septembre 1942 : « Les mystiques ne m’intéressent qu’en tant que poètes, virtuoses du langage et de la vision ».

    La citation se trouve dans la préface de Claude Leroy pour « Le lotissement du ciel » que j’invite à lire aussi car préface digne de Cendrars:  « Il reconnaît comme les siens ceux qui lors du grand partage initial ont reçu le ciel en lot. […] Le voici donc qui lévite à son tour – sans la foi, mais par le Verbe et grâce à la blessure. Si « Le Nouveau Patron de l’aviation » est un texte cruel à son lecteur, c’est qu’il joint le faire au dire.  […] Avec « Le ravissement d'amour », les signes entrent à leur tour en lévitation. » (Claude LEROY)

     

     

     

     

    Le Nouveau Patron de l'aviation Le Nouveau Patron de l'aviation

     

     

     

     

     

     


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    ...avec Michai Eminescu (1850-1889)

     

    QUAND VOUS PARLEZ, je fais la sourde oreille, 

    Point ne vous blâme et point ne vous approuve.

    Dansez-vous? à cela nulle merveille:

    Point ne vous blâme et point ne vous réprouve.

    Mais personne ne me fera jamais

    Virevolter, danser contre mon gré.

    Car je suis ainsi fait : la vérité,

    Mon coeur est seul qui me la peut donner.

     

     

    Michai Eminescu, Poésies Poezii,

    Traduction du roumain par Jean-Louis Courriol, édition bilingue,

    Paris, NON LIEU, 2015, p. 109.

     

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Mihai_Eminescu 

     

     

     

     

     

     

     

     


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    Les Sonnets à Orphée    ...avec Rainer Maria Rilke

     

    Sois toujours mort en Eurydice – et plus chant que
    jamais
    remonte, et plus louange, ainsi remonte au pur rapport.
     

    Ici, chez les passants, sois, au royaume où tout prend fin,
    sois un verre qui sonne et dans le son déjà se brise.
     

    Sois – et sache à la fois la condition qu’est le non-être,
    l’infini fondement qu’il est de ta ferveur vibrante,
    et donne à celle-ci, unique fois, pleine existence.

     

    Rainer Maria Rilke, « Les Sonnets à Orphée II »,

    in Œuvres poétiques et théâtrales, Gallimard, 1997, p. 607.

     

     

    PS: Extrait de mon essai "Rilke-Poème. Elancé dans l'asphère",

    L'Harmattan, 2017. Voir:

     

    http://luminitzatigirlas.eklablog.com/rilke-poeme-a147912408  

     

     

     

     

     

     


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      Ainsi naît la solitude       ...avec Roberto Juaroz

     

    L'œil trace sur le toit blanc

    une mince raie noire.

    Le toit assume l'illusion de l'œil

    et devient noir.

    La raie s'efface alors

    et l'œil se ferme. 

     

    Ainsi naît la solitude. (V, 11)

     

     

    Roberto Juaroz, Poésie verticale, Traduit de l'espagnol (Argentine) par Roger Munier,

    Fayard, 1989, p. 94.

     

     


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    L’aube   …avec William Butler Yeats

    Je voudrais avoir l’ignorance de l’aube

    Qui de là-haut a vu

    Cette vieille reine mesurer une ville

    Avec l’épingle d’une broche,

    Ou ces vieillards flétris regarder

    De leur pédante Babylone

    La course insouciante des planètes,

    Le déclin des étoiles et l’éveil de la lune,

    Et saisir leurs tablettes pour y faire des calculs ;

    Je voudrais avoir l’ignorance de l’aube,

    Et comme elle tout simplement,

    Balancer sur les épaules embrumées des chevaux

    Les paillettes de son char ;

    Je voudrais (car tout savoir ne vaut pas un liard)

    Avoir la folle ignorance de l’aube.

     

    20 Juin 1914 – Février 1916

     

    William Butler Yeats, L’aube in « La rose et autres poèmes »,

    Traduit de l’anglais (Irlande) par Jean Briat, Gallimard, 1998, p. 155.

     

     

     

     

     


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