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    Prince du Grand Exil    ...avec Fernando Pessoa

     

    Je lis comme si j'abdiquais. Et, de même que la cape et la couronne royales n'ont jamais autant de grandeur que lorsque, à son départ, le roi les abandonne sur le sol -- de même je dépose, sur les mosaïques des antichambres, tous les trophées de l'ennui et du rêve, et je gravis les escaliers, revêtu de la seule noblesse de mon regard. 

    Je lis comme si je passais. Et c'est chez les classiques, chez les calmes, chez ceux qui , s'ils souffrent, point ne le disent -- c'est chez eux que je me sens sacré comme voyageur, que je suis oint pèlerin, être contemplant sans raison un monde qui n'obéit à nul dessein, Prince du Grand Exil qui a fait en partant, au dernier mendiant l'aumône ultime de sa désolation.

    ...

    Je lis et me livre, non pas à la lecture, mais à moi-même.

     

     

    Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité de Bernando Soares,

    Christian Bourgois éditeur, 1988, p. 103-104.

     

     

     

     

     

     

     


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     Batailles d'enfants      ...avec Roger Dextre

     

    (extraits)

    La nuit on entend la pagaille des ruisseaux ,

    ou un seul bruissement: feuilles,

    ramures les unes contre les autres, rivière, vent,

    souffle du vent, parois des murs, nuages, on

    entend la nuit seule,

    abreuvant d'ombre ce qui vient, 

    alors le matin les mots sont

    là ou pas —

    Batailles d'enfants, —

    ou ne sont pas là,

    ou se sont réveillés, seuls,

    avant

    dans la nuit

    dont les délivre le jour,

    seuls ici encore dans la nuit

    dont les délivre le jour.

     

     

    Roger Dextre, Entendements et autres poèmes, La rumeur libre éditions, 2012, p. 48-49.

     

     

    Autre saison

     

     

     

     

     

     

     

     


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    Abandonner ce qui abandonne    ...avec Pascal Quignard

     

    ... dans les  Larmes de Saint Pierre de Malherbe, la langue a  abandonné la parole nocturne. Si la honte naît avec ce crépuscule de la nuit qu'est toute aube, alors c'est le silence qui vient avec le jour:

     

           Le jour est desja grand et la honte plus claire

    De l'apostre ennuyé l'avertit de se taire.

    Sa parole se lasse et le quitte au besoin.

    Il voitde tous costez qu'il n'est veu de personne.

    Toutefois le remors que son ame luy donne

    Tesmoigne assez le mal qui n'a point de témoin.

     

         Abandonner ce qui abandonne. Abandonner ceux qui abandonnent.

     

    La honte pudique, la honte crépusculaire dans la souffrance de l'amour, la honte qui précède l'étreinte  dans la nuit, la honte qui préfère l'ombre et le remords, les reliques, les chants, les larmes, l'étoffe de crêpe, le voile, la couleur noire -- on nommait autrefois ce mouvement de deuil. le mot français de deuil vient du latin douleur. Le dolor latin vient d'être battu.

     

     

     

    Pascal Quignard "La haine de la musique", Gallimard, 2012, p.97-98.

     

     

     

     

     


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    Le ravissement d'amour dans "Le Lotissement du ciel"

    ...avec Blaise Cendrars

     

     

    82

    Le jour se charge d'ombres opaques. La nuit est transparente comme la Sainte-Ampoule et je circule parmi les globules de Ton Sang en effervescence, Communion, Résurrection, Vie, coeur qui se consume, front qui saigne, nimbe au plafond, robe pendante, pieds nus dans des sandales irradiantes, à genoux, prosterné. Je me perd en-Haut.

     

    83

    Un coup de lance et le corps se vide, est décroché.

    84

    Corps prostré et tout dégoulinant.

    85

    Un coup. Un coup. Un coup. Encore un coup, le dernier et c'est l'angélus. Le bras est las. La cloche sonne de faiblesse, la cloche fêlée, la cloche et son battant fatigué. La cloche. Le glas. Un pas en arrière. De frayeur. C'est le rappel. C'est le fossoyeur. En arrière!  En arrière!  La cloche s'est arrêtée. Silence. Et la mouche revient et trouve le cadavre tombé. 

     

    Blaise Cendrars, Le Lotissement du ciel,

    Tout autour d'aujourd'hui, Oeuvres complètes, T. 12,  éditions Denoël, 2005, p. 160.

     

     

    Blaise Cendrars écrivait dans une lettre à Lévesque, le 9 septembre 1942 : « Les mystiques ne m’intéressent qu’en tant que poètes, virtuoses du langage et de la vision ».

    La citation se trouve dans la préface de Claude Leroy pour « Le lotissement du ciel » que j’invite à lire aussi car préface digne de Cendrars:  « Il reconnaît comme les siens ceux qui lors du grand partage initial ont reçu le ciel en lot. […] Le voici donc qui lévite à son tour – sans la foi, mais par le Verbe et grâce à la blessure. Si « Le Nouveau Patron de l’aviation » est un texte cruel à son lecteur, c’est qu’il joint le faire au dire.  […] Avec « Le ravissement d'amour », les signes entrent à leur tour en lévitation. » (Claude LEROY)

     

     

     

     

    Le Nouveau Patron de l'aviation Le Nouveau Patron de l'aviation

     

     

     

     

     

     


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    C'est le titre de mon article publié

    en hommage au poète roumain Lucian Blaga (1895-1961):

    Claudepierre Tigirlas, Luminitza. « Parfaire le sacré sans pardonner l’amour », L'en-je lacanien, vol. 31, no. 2, 2018, pp. 103-155.

    Je remercie chaleureusement la revue L'en-je lacanien et tout particulièrement Michel Bousseyroux, son directeur, qui renouvelle sa confiance dans mon écriture, cette fois sur un sujet étrange et étranger à la culture française.

    On peut trouver mon texte sur Cairn.info :

    Parfaire le sacré sans pardonner l’amour

    Luminitza C. Tigirlas

     

     

     

     


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    ... avec Jean Pierre Vidal / son livre  dans ma bibliothèque

     

    Nudités heureuses, accordées au monde dans une nécessité qui est joie.

    Diversité infinie des formes de la Vie

    minérale végétale animale humaine

    cosmique

    où je me trouve relié par nature sous le ciel dans

    l'air et devant l'océan.

     

    Les choses sont simples

    le ciel les nuages

    la forêt sans limites

    le sable le soleil

    et les corps nus infimes provisoires nécessaires

     

    C'est comme si je n'existais plus

    ma vie est calme réduite au souffle

    la parole se fait rare heureuse

    il n'y a plus de guerre entre le monde et moi

    une bienveillante indifférence

    m'accueille et me donne forme

    l'angoisse se dissout dans le vaste

    qui m'enclot sans m'étouffer. 

     

     

    Jean Pierre Vidal, "Exercice de l'adieu", éditions Le Silence qui roule, 2018, p. 21-22.

    (Fragment publié avec l'aimable permission de l'auteur.)

     

     

     

     

     

     

     


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    ...avec Michai Eminescu (1850-1889)

     

    QUAND VOUS PARLEZ, je fais la sourde oreille, 

    Point ne vous blâme et point ne vous approuve.

    Dansez-vous? à cela nulle merveille:

    Point ne vous blâme et point ne vous réprouve.

    Mais personne ne me fera jamais

    Virevolter, danser contre mon gré.

    Car je suis ainsi fait : la vérité,

    Mon coeur est seul qui me la peut donner.

     

     

    Michai Eminescu, Poésies Poezii,

    Traduction du roumain par Jean-Louis Courriol, édition bilingue,

    Paris, NON LIEU, 2015, p. 109.

     

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Mihai_Eminescu 

     

     

     

     

     

     

     

     


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