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    Sur le fleuve ...avec Silvia Baron Supervielle

     

     

    demain tourne et retourne

    à cette station du présent

    sans rêves et sans prières

    où le paysage proche innommé

    raccorde l'attente à l'aube

    la lumière au jour qui s'en va

    entre des gares sans arrêts

    on ne peut pas ouvrir la porte

    ni freiner l'allure ni sauter

    rien ne conduit le temps

    qui ne change pas de voie

    jusqu'à ce que le vide

    rouille le rail

     

     

     

    Silvia Baron Supervielle, Sur le fleuve, Arfuyen, 2013, p. 83. 

    Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2012.

     

     

     

    ...ni freiner l'allure ni sauter

     

     

     


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    Oiseaux ...avec Saint-John Perse

    D'une parcelle à l'autre du temps partiel, l'oiseau

    créateur de son vol, monte aux rampes invisibles et

    gagne sa hauteur...

    De notre profondeur nocturne, comme d'un écubier sa

    chaîne, il tire à lui, gagnant le large, ce trait sans fin de 

    l'homme qui ne cesse d'aggraver son poids. Il tient, de

    haut, le fil de notre veille. Et pousse un soir ce cri d'ail-

    leurs, qui fait lever en songe la tête du dormeur.

     

    Nous l'avons vu, sur le vélin d'une aube; ou comme il

    passait, noir -- c'est à dire blanc -- sur le miroir d'une

    nuit d'automne, avec les oies sauvages des vieux poètes

    Song, et nous laissait muets dans le bronze des gongs. 

     

    Saint-John Perse, AMERS suivi de OISEAUX, Poésie/Gallimard, 2012, p. 155.

     

     

     

    ...et nous laissait muets

     


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    ...qui dans un souffle ...avec Isabelle Lévesque

     

     

    Souffle, souffle sur moi et tu apparaîtras. Qui es-tu,

    mon inconnu? Qui es-tu, venu troubler l'eau claire d'un

    tourbillon? Qui es-tu, fraîcheur nouvelle emportée? Qui

    est cet homme, mien-léger, qui dans un souffle a effacé le

    vide? 

     

    Peau vivante et nue, laisse les fleurs. Rien n'a plus

    cours et le passé vide son fardeau.

     

     

    Isabelle Lévesque, Ravin des Nuits que tout bouscule , Les écrits du nord, Editions Henry, 2014,  p.  23.

     

     

     

    Ravin des Nuits...

     

     

     

     

     


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    Prince du Grand Exil    ...avec Fernando Pessoa

     

    Je lis comme si j'abdiquais. Et, de même que la cape et la couronne royales n'ont jamais autant de grandeur que lorsque, à son départ, le roi les abandonne sur le sol -- de même je dépose, sur les mosaïques des antichambres, tous les trophées de l'ennui et du rêve, et je gravis les escaliers, revêtu de la seule noblesse de mon regard. 

    Je lis comme si je passais. Et c'est chez les classiques, chez les calmes, chez ceux qui , s'ils souffrent, point ne le disent -- c'est chez eux que je me sens sacré comme voyageur, que je suis oint pèlerin, être contemplant sans raison un monde qui n'obéit à nul dessein, Prince du Grand Exil qui a fait en partant, au dernier mendiant l'aumône ultime de sa désolation.

    ...

    Je lis et me livre, non pas à la lecture, mais à moi-même.

     

     

    Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité de Bernando Soares,

    Christian Bourgois éditeur, 1988, p. 103-104.

     

     

     

     

     

     

     


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     Batailles d'enfants      ...avec Roger Dextre

     

    (extraits)

    La nuit on entend la pagaille des ruisseaux ,

    ou un seul bruissement: feuilles,

    ramures les unes contre les autres, rivière, vent,

    souffle du vent, parois des murs, nuages, on

    entend la nuit seule,

    abreuvant d'ombre ce qui vient, 

    alors le matin les mots sont

    là ou pas —

    Batailles d'enfants, —

    ou ne sont pas là,

    ou se sont réveillés, seuls,

    avant

    dans la nuit

    dont les délivre le jour,

    seuls ici encore dans la nuit

    dont les délivre le jour.

     

     

    Roger Dextre, Entendements et autres poèmes, La rumeur libre éditions, 2012, p. 48-49.

     

     

    Autre saison

     

     

     

     

     

     

     

     


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    Abandonner ce qui abandonne    ...avec Pascal Quignard

     

    ... dans les  Larmes de Saint Pierre de Malherbe, la langue a  abandonné la parole nocturne. Si la honte naît avec ce crépuscule de la nuit qu'est toute aube, alors c'est le silence qui vient avec le jour:

     

           Le jour est desja grand et la honte plus claire

    De l'apostre ennuyé l'avertit de se taire.

    Sa parole se lasse et le quitte au besoin.

    Il voitde tous costez qu'il n'est veu de personne.

    Toutefois le remors que son ame luy donne

    Tesmoigne assez le mal qui n'a point de témoin.

     

         Abandonner ce qui abandonne. Abandonner ceux qui abandonnent.

     

    La honte pudique, la honte crépusculaire dans la souffrance de l'amour, la honte qui précède l'étreinte  dans la nuit, la honte qui préfère l'ombre et le remords, les reliques, les chants, les larmes, l'étoffe de crêpe, le voile, la couleur noire -- on nommait autrefois ce mouvement de deuil. le mot français de deuil vient du latin douleur. Le dolor latin vient d'être battu.

     

     

     

    Pascal Quignard "La haine de la musique", Gallimard, 2012, p.97-98.

     

     

     

     

     


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    Le ravissement d'amour dans "Le Lotissement du ciel"

    ...avec Blaise Cendrars

     

     

    82

    Le jour se charge d'ombres opaques. La nuit est transparente comme la Sainte-Ampoule et je circule parmi les globules de Ton Sang en effervescence, Communion, Résurrection, Vie, coeur qui se consume, front qui saigne, nimbe au plafond, robe pendante, pieds nus dans des sandales irradiantes, à genoux, prosterné. Je me perd en-Haut.

     

    83

    Un coup de lance et le corps se vide, est décroché.

    84

    Corps prostré et tout dégoulinant.

    85

    Un coup. Un coup. Un coup. Encore un coup, le dernier et c'est l'angélus. Le bras est las. La cloche sonne de faiblesse, la cloche fêlée, la cloche et son battant fatigué. La cloche. Le glas. Un pas en arrière. De frayeur. C'est le rappel. C'est le fossoyeur. En arrière!  En arrière!  La cloche s'est arrêtée. Silence. Et la mouche revient et trouve le cadavre tombé. 

     

    Blaise Cendrars, Le Lotissement du ciel,

    Tout autour d'aujourd'hui, Oeuvres complètes, T. 12,  éditions Denoël, 2005, p. 160.

     

     

    Blaise Cendrars écrivait dans une lettre à Lévesque, le 9 septembre 1942 : « Les mystiques ne m’intéressent qu’en tant que poètes, virtuoses du langage et de la vision ».

    La citation se trouve dans la préface de Claude Leroy pour « Le lotissement du ciel » que j’invite à lire aussi car préface digne de Cendrars:  « Il reconnaît comme les siens ceux qui lors du grand partage initial ont reçu le ciel en lot. […] Le voici donc qui lévite à son tour – sans la foi, mais par le Verbe et grâce à la blessure. Si « Le Nouveau Patron de l’aviation » est un texte cruel à son lecteur, c’est qu’il joint le faire au dire.  […] Avec « Le ravissement d'amour », les signes entrent à leur tour en lévitation. » (Claude LEROY)

     

     

     

     

    Le Nouveau Patron de l'aviation Le Nouveau Patron de l'aviation

     

     

     

     

     

     


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